Pourquoi Abya Yala n’a-t-elle pas son Accra ?

Histoire impensable, extraction et obligation de réparer

·Martín González Senosiain

Deuxième partie de « Cortés et Pizarro : conquête, thanatopolitique et mémoire impériale » et prolongement de « La troisième obligation : Accra et la dette que l’Occident ne veut pas rendre »

Lors de la Coupe du monde 2026, deux scènes apparemment mineures ont ramené le passé colonial dans les tribunes.

En Espagne, pendant les célébrations du titre, certains jeunes ont de nouveau invoqué Hernán Cortés et Francisco Pizarro comme signes de grandeur nationale. Leurs noms pouvaient circuler dans des chants, des entretiens et des célébrations, associés à la conquête, à la victoire et à la fierté. Cette scène ouvrait Cortés et Pizarro. La question n’était pas de savoir pourquoi nous savions encore qui ils avaient été, mais quel travail de mémoire permettait à deux protagonistes des conquêtes du XVIe siècle de continuer, cinq siècles plus tard, à fonctionner comme des emblèmes positifs d’une victoire espagnole.

Lors des matchs de la République démocratique du Congo, une autre scène est apparue. Michel Kuka Mboladinga, connu sous le nom de Lumumba Vea, reste debout et immobile pendant les quatre-vingt-dix minutes, vêtu des couleurs nationales, un bras levé. Il accomplit ce geste depuis 2013 et, lors de la Coupe du monde 2026, il est devenu une image reconnaissable de la sélection congolaise. Il ne représente pas un footballeur. Il reproduit la posture d’une statue de Patrice Lumumba à Kinshasa et transforme son propre corps en rappel public de l’histoire de l’indépendance congolaise (Cuesta, 2026 ; Paura, 2026).

Il faut s’arrêter sur la figure de Lumumba, car le geste perd une grande partie de son sens si son nom est réduit à une icône. Patrice Emery Lumumba fut l’un des principaux dirigeants de l’indépendance du Congo belge et le premier Premier ministre du Congo indépendant en 1960. Il défendit un État congolais uni et souverain et dénonça publiquement la violence et l’humiliation du régime colonial belge. Son gouvernement ne dura que quelques mois. Au cœur de la crise politique qui suivit l’indépendance, il fut écarté du pouvoir, arrêté et transféré au Katanga. Le 17 janvier 1961, il fut exécuté aux côtés de Maurice Mpolo et Joseph Okito. Des décennies plus tard, une commission parlementaire belge attribua une responsabilité morale à des membres du gouvernement belge dans les circonstances ayant conduit à son assassinat ; en 2022, le Premier ministre belge réaffirma officiellement cette responsabilité et présenta des excuses pour le rôle joué par les autorités de son pays. Des documents états-uniens montrent en outre que, pendant la crise, la CIA avait développé un programme destiné à écarter Lumumba du pouvoir et était allée jusqu’à préparer des plans pour l’assassiner, bien que son exécution finale ait eu lieu au Katanga (Gouvernement fédéral belge, 2022 ; U.S. Department of State, Office of the Historian, s. d.).

Lumumba devint ainsi bien davantage qu’un ancien chef de gouvernement. Pour de larges secteurs de la mémoire congolaise et panafricaine, il en vint à représenter une indépendance interrompue, l’exigence de souveraineté politique et économique, et la violence avec laquelle les intérêts coloniaux et ceux de la guerre froide traversèrent la construction du nouvel État. Lorsque Michel Kuka reste immobile dans une tribune, il ne met pas seulement en scène une personne. Il oblige cette histoire à accompagner le présent.

Dans une tribune, le passé colonial a pu entrer dans la fête. Dans l’autre, la mémoire anticoloniale a interrompu la fête pour devenir visible.

Cette opposition ne permet pas de distribuer confortablement une « bonne » et une « mauvaise » mémoire, ni de faire de Cortés, Pizarro et Lumumba des figures symétriques. La différence intéressante réside dans le travail qu’exige chaque symbole. Cortés et Pizarro peuvent fonctionner comme signes de victoire si une partie de l’expérience des populations conquises reste hors de l’emblème. Lumumba fonctionne autrement : pour comprendre pourquoi un homme demeure immobile pendant quatre-vingt-dix minutes, il faut réintroduire dans l’image la colonisation belge, l’indépendance, la crise congolaise et l’assassinat.

Deux tribunes d’une même Coupe du monde montrent ainsi que le passé ne revient pas simplement parce qu’on s’en souvient. Il revient sous des formes différentes de lisibilité politique.

Ce contraste populaire trouve en 2026 un écho institutionnel. Le 25 mars, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté, par 123 voix pour, trois contre — l’Argentine, les États-Unis et Israël — et 52 abstentions, la résolution A/RES/80/250, qui a qualifié la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage mobilier racialisé des Africaines et Africains de « crime contre l’humanité le plus grave ». Les 27 États membres de l’Union européenne, dont l’Espagne, figuraient parmi les abstentionnistes. La résolution n’a créé ni tribunal ni indemnisation contraignante. Elle a affirmé que les demandes de réparation constituent une étape concrète pour remédier aux injustices historiques et a appelé les États à un dialogue de bonne foi sur la justice réparatrice, avec des mesures pouvant inclure des excuses officielles, la restitution, l’indemnisation, la réhabilitation et des garanties de non-répétition (Assemblée générale des Nations Unies, 2026).

Entre le 17 et le 19 juin, une série de réunions techniques, politiques et commémoratives à Accra a cherché à transformer ce langage en programme d’action. Le processus a adopté les Accra Next Steps Commitments on Reparation Justice, une feuille de route portant sur la restitution, l’indemnisation, la dette, les réformes financières, la justice climatique, l’inclusion technologique et des mécanismes permanents de coordination (Ministry of Foreign Affairs, Republic of Ghana, 2026). Accra n’a pas inauguré le mouvement des réparations. Ce fut l’un des moments où des décennies de travail africain, caribéen et diasporique ont acquis une architecture politique capable de traduire une histoire connue dans le langage international de l’obligation.

Dans La troisième obligation, ce déplacement était lu à partir de Marcel Mauss. Donner, recevoir et rendre ne décrivaient pas une prétendue réciprocité entre celles et ceux qui réduisaient en esclavage et celles et ceux qui étaient asservis. Transposer littéralement le schéma du don à une relation fondée sur la violence serait absurde. La question vient ensuite. Que se passe-t-il lorsqu’une relation historique a produit de l’accumulation pour certaines parties et de la dépossession pour d’autres, que le dommage finit par être reconnu, mais que celles et ceux qui ont hérité d’institutions, de patrimoines et d’avantages refusent que cette reconnaissance engendre la moindre obligation ?

Le premier essai de cette série partait de jeunes capables de refaire de Cortés et Pizarro des signes de victoire. Celui-ci place à côté de cette image la statue humaine de Lumumba et déplace la question.

Pourquoi Abya Yala n’a-t-elle pas son Accra ?

La question ne réclame pas une réplique exacte d’Accra et ne prétend pas assimiler la conquête des Amériques, l’encomienda, la mita, l’asservissement autochtone et l’esclavage racialisé des Africaines et Africains. Elle n’affirme pas non plus que les peuples autochtones seraient dépourvus de droits ou de processus de réparation. Elle interroge quelque chose de plus précis : quelles conditions permettent à un dommage historique de devenir politiquement lisible comme une obligation partagée.

L’hypothèse de cet essai est qu’une différence décisive réside dans la forme politique de l’archive. La traite atlantique a produit un dommage qui, en plus d’être massif, a été inscrit dans des dispositifs juridiques et comptables comparables d’un territoire à l’autre : registres portuaires, manifestes de cargaison, contrats, polices d’assurance, recensements, livres de plantation, asientos, actes de propriété et contentieux. La conquête d’Abya Yala a elle aussi produit des archives immenses, mais le dommage y apparaît réparti entre guerre, épidémies, encomienda, mita, tribut, évangélisation, asservissement, perte territoriale et réorganisation écologique. Ce n’est pas qu’une histoire soit documentée et l’autre non. Elles ne sont pas documentées de la même manière et n’ont pas été assemblées politiquement avec la même efficacité. Cette différence n’explique pas à elle seule l’émergence d’Accra, mais elle aide à comprendre pourquoi le passage de la mémoire à l’obligation a suivi des trajectoires différentes.

La comparaison elle-même exige des limites. L’article 28 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones reconnaît le droit à réparation pour les terres, territoires et ressources confisqués, pris, occupés, utilisés ou endommagés sans consentement libre, préalable et éclairé. Son article 12 reconnaît également le droit au rapatriement des restes humains ainsi qu’à l’accès et à la restitution des objets cérémoniels (Assemblée générale des Nations Unies, 2007). Il n’existe pas non plus de vide régional absolu. Le premier Forum de haut niveau CELAC–Afrique, tenu à Bogotá en mars 2026, a consacré un pilier à la « Réparation historique et justice ethno-raciale », et la Colombie dispose depuis 2023 d’une Commission intersectorielle nationale de réparation historique. Ce sont les indices d’un processus en construction. La différence tient moins à l’existence d’un vocabulaire réparateur qu’à son degré de consolidation régionale et à la capacité de rassembler des dommages historiquement hétérogènes dans une revendication politique commune.

Peut-être la question décisive n’est-elle pas encore de savoir combien il faudrait payer, mais d’en poser une antérieure : que doit-il se passer pour qu’un dommage connu puisse être formulé comme une dette ?

Ce qui peut entrer dans l’histoire

Michel-Rolph Trouillot offre une voie particulièrement féconde pour penser ce problème. Dans Silencing the Past, Haïti occupe une place centrale non comme absence de faits, mais comme crise des catégories au moyen desquelles l’Occident pouvait les comprendre. La Révolution haïtienne fut « impensable » parce que des personnes juridiquement transformées en propriété ne se contentèrent pas de se révolter. Elles formulèrent un projet politique général, constituèrent des forces capables de vaincre des armées impériales et fondèrent un État indépendant sur l’abolition de l’esclavage (Trouillot, 1995).

Bien auparavant, l’intellectuel trinidadien C. L. R. James avait accompli une autre opération décisive dans The Black Jacobins. James raconta la Révolution haïtienne à partir de la capacité politique des personnes esclavisées et la plaça au centre, non à la marge, des transformations révolutionnaires atlantiques (James, 1989). James et Trouillot ne font pas le même travail. Le premier reconstruit une révolution menée par celles et ceux que l’ordre colonial avait transformés en propriété ; le second interroge les conditions qui rendirent cette révolution difficile à penser alors même qu’elle se déroulait. Lus ensemble, ils déplacent Haïti de la périphérie du récit vers le lieu où les catégories du récit entrent elles-mêmes en crise.

Cette limite ne dépendait pas d’une seule théorie raciale. Elle faisait partie d’un ordre ontologique qui hiérarchisait des degrés d’humanité et rendait compatible l’universalité proclamée par les Lumières avec l’asservissement colonial. Les formulations qui prendraient ensuite l’apparence du racisme scientifique renforcèrent cet horizon. La Révolution haïtienne était impensable parce que celles et ceux qui avaient été placés par ces classifications au rang d’êtres inférieurs apparaissaient comme des sujets autonomes d’une révolution universelle.

Pour Trouillot, le pouvoir n’agit pas seulement en effaçant des documents. Il intervient au moment où les sources sont produites, où les archives sont organisées, où certaines traces sont récupérées pour construire un récit et où certains événements, plutôt que d’autres, acquièrent rétrospectivement une signification historique. Un silence peut donc se produire au sein d’une archive immense. La documentation peut exister et être pourtant organisée de telle manière que certaines relations deviennent difficiles à penser politiquement.

Cette nuance est fondamentale pour Abya Yala.

La conquête n’a pas été réduite au silence faute d’archives. Elle a été politiquement fragmentée à l’intérieur d’archives surabondantes.

Nous connaissons les guerres, les épidémies, les expéditions, les encomiendas, les reducciones, les déplacements, les tributs, les mines, les haciendas, les conversions religieuses, les appropriations territoriales et de multiples formes de résistance. Mais ces processus peuvent être organisés comme des épisodes séparés d’histoires nationales, impériales ou locales sans constituer nécessairement un dommage historique commun capable de produire une obligation transnationale. Le pouvoir de l’histoire ne réside pas seulement dans le fait de cacher ce qui s’est passé. Il réside aussi dans la détermination des catégories par lesquelles ce qui s’est passé peut être relié au présent.

La dimension démographique montre clairement le problème.

Koch et al. (2019) ont examiné 119 estimations régionales et calculé que la population des Amériques avant le contact européen était d’environ 60,5 millions d’habitants, avec un intervalle interquartile de 44,8 à 78,2 millions. Pour estimer la mortalité, ils ont utilisé une population standardisée d’environ six millions de personnes vers 1600. Le calcul détaillé de l’article aboutit à 54,5 millions de morts, avec un intervalle interquartile de 39,0 à 72,4 millions, soit 90 % de la population précontact, dans une fourchette de 87 à 92 % (Koch et al., 2019, p. 22). Dans leur conclusion, les auteurs arrondissent l’estimation à 55 millions. Il s’agit nécessairement de chiffres reconstruits et discutés par l’historiographie, non d’un recensement rétrospectif.

Ce chiffre ne signifie pas non plus que « l’Espagne a tué 54,5 millions de personnes ». Les épidémies introduites depuis l’Eurasie furent le principal facteur immédiat de mortalité dans de nombreuses régions. Mais il ne décrit pas davantage 54,5 millions de morts naturelles que l’on pourrait séparer proprement de la conquête. L’étude elle-même place aux côtés des épidémies la guerre, l’asservissement et la famine. Les déplacements, la destruction des systèmes productifs, le travail coercitif et la rupture des réseaux communautaires ont modifié les conditions de circulation des maladies et les possibilités de récupération des populations (Koch et al., 2019).

Cette complexité causale est historiquement nécessaire. Elle peut aussi avoir des conséquences politiques. L’esclavage atlantique racialisé constitue une institution juridique relativement identifiable, avec des marchés documentés, des navires, des contrats, des assureurs, des ports, des plantations et des êtres humains explicitement transformés en propriété. La catastrophe américaine apparaît répartie entre épidémies, invasion, guerre, asservissement, encomienda, mita, tribut, évangélisation, perte territoriale et réorganisation écologique.

La fragmentation des causes peut finir par favoriser une fragmentation de la responsabilité.

Quijano permet d’ajouter une autre strate. La colonialité du pouvoir ne suppose pas que l’ordre colonial soit demeuré immobile après les indépendances. Elle indique que certaines classifications de la population, du travail, de l’autorité et du savoir construites pendant l’expansion coloniale ont participé à la formation ultérieure du capitalisme mondial et ont survécu, transformées, à la fin formelle des empires (Quijano, 2000). La colonialité aide ainsi à comprendre pourquoi cette fragmentation ne s’achève pas avec le colonialisme formel. Les catégories par lesquelles avaient été classés populations, travaux et formes de savoir ont continué à organiser des hiérarchies après les indépendances. Cela ne détermine pas mécaniquement la manière dont chaque violence sera remémorée, mais conditionne les positions depuis lesquelles elle peut être racontée et revendiquée.

La question d’Abya Yala ne peut donc se réduire à savoir si l’Europe « se souvient » ou « ne se souvient pas » de la conquête. Elle interroge les catégories qui permettent à certaines violences connues d’acquérir une capacité politique à produire de la responsabilité.

Le dommage avait une économie

Mais l’histoire cesse de paraître abstraite lorsqu’on l’observe matériellement.

Eric Wolf demandait que l’Europe et celles et ceux transformés en « peuples sans histoire » soient replacés dans une même histoire de connexions. L’expansion européenne ne s’est pas déroulée dans un monde déjà divisé entre une Europe dynamique et des sociétés extérieures statiques. Les relations qui finirent par former une économie mondiale se construisirent précisément par la conquête, le commerce, la circulation, la coercition et la transformation de sociétés reliées entre elles (Wolf, 1982).

Potosí permet de rappeler cette relation sans répéter ici tout ce qui a déjà été développé dans Cortés et Pizarro. Robins et Hagan (2012) estiment qu’environ 18 000 tonnes métriques d’argent y ont été produites entre 1574 et 1735 et que, de 1574 à 1810, quelque 39 000 tonnes de mercure ont été libérées sous forme de vapeur lors du raffinage. La mita organisée sous le vice-roi Francisco de Toledo mobilisait en outre des contingents de milliers de travailleurs autochtones ; en 1578, le quota documenté atteignait 14 181 personnes (Gil Montero, 2011).

L’enjeu ici n’est pas de reconstruire une nouvelle fois toute l’histoire minière, mais de conserver sa relation fondamentale. La valeur pouvait voyager des Andes vers les marchés américains, européens et asiatiques tandis qu’une part substantielle des coûts sanitaires, écologiques et humains demeurait territorialisée là où avait lieu l’extraction. Si, dans l’essai précédent, nous avons suivi Sánchez-Antonio (2020) en lisant la thanatopolitique coloniale comme une rationalité capable de distribuer différentiellement l’exposition à la mort et au dommage, il suffit ici de retenir une idée : la coercition pouvait elle aussi devenir une infrastructure économique.

La plantation permet de poursuivre cette question à travers d’autres marchandises et d’autres régimes de travail.

Sidney Mintz a étudié la plantation comme une forme sociale et non comme une simple exploitation agricole. Dans son analyse de Porto Rico, il relie monoculture commerciale, investissement de capital, contrôle concentré de la production et différentes formes de travail esclavisé, forcé ou coercitif. L’importance de son approche tient précisément à ce qu’elle relie ce qui se passe dans le champ tropical aux marchés, à la consommation et à l’accumulation bien au-delà de la plantation (Mintz, 1974).

Ses chiffres portoricains permettent d’observer cette transformation. La population esclavisée recensée passa de 17 536 personnes en 1812 à 51 216 en 1846. Dans le même temps, la production de sucre augmenta d’environ 9 391 tonnes en 1827–1828 à 65 517 tonnes en 1860–1861. Entre 1815 et 1876, le travail des personnes esclavisées coexista en outre avec différentes formes de travail forcé imposées à une population juridiquement libre (Mintz, 1974).

Le sucre permet aussi de revenir au début de cette série. Gisela von Wobeser montre comment Hernán Cortés encouragea très tôt la culture de la canne à Cuernavaca et l’ingenio de Tlaltenango, dans le cadre d’une réorganisation régionale des terres, des eaux et du travail autour de la production sucrière (von Wobeser, 2004). Mais la carte de la plantation reste incomplète si elle commence et s’achève dans les possessions castillanes.

L’Atlantique esclavagiste : Portugal, Brésil et coton

L’échelle atlantique oblige à regarder vers le Portugal et le Brésil.

Le Portugal fut pionnier de l’expansion esclavagiste européenne le long de la côte atlantique africaine au XVe siècle et, avec les circuits ensuite développés depuis le Brésil, devint de très loin le principal transporteur de toute la traite transatlantique. SlaveVoyages estime qu’entre 1501 et 1866 5 848 266 personnes furent embarquées sur des navires classés comme portugais ou brésiliens, soit environ 46,7 % des 12,52 millions d’embarqué·es estimés. Les navires britanniques transportèrent environ 3,26 millions de personnes ; les français, 1,38 million ; ceux liés à l’Espagne ou à l’Uruguay, 1,06 million ; et les néerlandais, environ 554 000 personnes (SlaveVoyages, s. d. ; Eltis & Richardson, 2010).

Ces chiffres empêchent de raconter cette histoire comme une simple succession linéaire du Portugal aux Pays-Bas puis à l’Angleterre. Le Portugal et le Brésil conservèrent un poids énorme pendant des siècles. Les Pays-Bas jouèrent cependant un rôle stratégique au XVIIe siècle. La Compagnie néerlandaise des Indes occidentales occupa une partie du nord-est sucrier brésilien à partir de 1630, prit Elmina au Portugal en 1637 et Luanda en 1641. Pendant quelques années, elle tenta de contrôler simultanément des territoires producteurs de sucre et des points fondamentaux d’approvisionnement en personnes esclavisées. La Grande-Bretagne devint ensuite la principale puissance de transport pendant une grande partie du XVIIIe siècle. Il ne s’agissait pas de relais parfaits, mais d’hégémonies superposées au sein d’une infrastructure atlantique de plus en plus étendue (Eltis & Richardson, 2010).

Le Brésil fut le grand nœud américain de ce système. Les estimations de SlaveVoyages y situent environ 4,86 millions de débarquements de personnes africaines esclavisées, près de 45 % de celles qui survécurent à la traversée atlantique. Le sud-est brésilien en reçut à lui seul environ 2,26 millions ; Bahia, 1,55 million ; et Pernambuco, plus de 850 000. Ce chiffre oblige à déplacer une représentation trop centrée sur les Caraïbes britanniques ou les États-Unis. Pendant des siècles, il exista aussi un Atlantique Sud directement articulé entre les côtes africaines et les ports du Brésil (SlaveVoyages, s. d.).

Cette échelle a laissé des lieux matériels de mémoire. Le quai de Valongo, construit à Rio de Janeiro à partir de 1811 pour concentrer les débarquements, reçut environ 900 000 Africaines et Africains captifs. L’UNESCO le considère comme la trace physique la plus importante associée à l’arrivée forcée de personnes africaines esclavisées sur le continent américain (UNESCO World Heritage Centre, s. d.).

La monarchie hispanique fit substantiellement partie de ces circuits, même si elle ne les dirigea pas. Borucki, Eltis et Wheat (2015) estiment que 1 506 000 personnes africaines esclavisées arrivèrent directement d’Afrique dans les Amériques espagnoles et 566 000 autres par le trafic intra-américain, en provenance de territoires portugais, britanniques, néerlandais et d’autres enclaves coloniaux. Au total, un peu plus de 2,07 millions de personnes, et environ les deux tiers de ces arrivées eurent lieu avant 1810.

Cette croissance ne devrait cependant pas être racontée comme un simple remplacement des populations autochtones par des populations africaines provoqué par les Nouvelles Lois de 1542. Ces normes tentèrent de restreindre l’asservissement autochtone et de limiter certains abus de l’encomienda, mais elles ne produisirent pas de rupture nette. Van Deusen (2023) a documenté des autorisations d’asservissement autochtone postérieures à 1542 dans de nombreuses régions de l’empire. L’esclavage africain s’est donc développé parallèlement à un répertoire changeant d’encomienda, de repartimiento, de mita, de servitude personnelle et de formes légales et illégales d’asservissement autochtone ; et non simplement après leur disparition.

Le coton du sud des actuels États-Unis montre une autre transformation. L’Amérique du Nord continentale reçut directement environ 388 000 personnes africaines esclavisées pendant la traite atlantique, un chiffre très inférieur à celui du Brésil ou des Caraïbes (SlaveVoyages, s. d.). Pourtant, le recensement états-unien enregistra 3 953 760 personnes esclavisées en 1860. Après l’interdiction fédérale de l’importation transatlantique en 1808, le marché intérieur des êtres humains se développa parallèlement à l’économie cotonnière. L’historiographie estime qu’environ un million de personnes furent déplacées de force de l’Upper South vers le Deep South dans le processus connu sous le nom de Second Middle Passage (Baptist, 2014 ; Beckert, 2014).

L’expansion fut extraordinaire. La production états-unienne de coton passa d’environ 13 000 balles en 1792 à plus de cinq millions en 1860. Vers cette date, le Sud était devenu le producteur dominant du marché mondial et fournissait environ les deux tiers à trois quarts du coton global. Le coton représentait également plus de 60 % de la valeur des exportations états-uniennes à la veille de la guerre de Sécession (National Park Service, s. d.). Les estimations de productivité montrent en outre que la quantité récoltée par personne et par jour fut multipliée par environ quatre entre 1800 et 1860. L’interprétation de cette hausse fait débat : Baptist (2014) souligne le système de quotas, la surveillance et la violence physique, tandis que d’autres travaux mettent aussi en avant la sélection des semences et des transformations agronomiques. Il n’est pas nécessaire de trancher ici cette discussion pour reconnaître que l’innovation productive, la demande industrielle et la discipline coercitive du travail se sont combinées dans l’expansion cotonnière (Baptist, 2014 ; Beckert, 2014).

La plantation ne resta pas identique. Les marchandises, les territoires, les institutions, les marchés et les relations entre reproduction démographique et trafic changèrent. C’est précisément pourquoi il importe de ne pas confondre continuité et répétition. Le sucre brésilien et caribéen et le coton états-unien appartiennent à des configurations historiques différentes. Ce qu’une économie politique comparée permet d’observer, c’est comment l’appropriation juridique du travail humain a pu être intégrée de façons différentes dans des circuits commerciaux et financiers d’une ampleur considérable.

Afrique occidentale et centro-occidentale : extraction et violence

Mais même cette carte commence trop tard.

Les personnes esclavisées n’apparaissaient pas sur la côte africaine. Il fallait les y conduire.

L’Afrique occidentale et, surtout, l’Afrique centro-occidentale furent l’autre grand espace de cette économie. SlaveVoyages identifie comme principales régions d’embarquement la Sénégambie, la Sierra Leone, la Côte du Vent, la Côte de l’Or, le golfe du Bénin, le golfe du Biafra et l’Afrique centro-occidentale. Cette dernière — principalement les territoires des actuels Angola et des deux Congo — fut le plus grand point régional de départ pendant une grande partie de l’histoire de la traite. Environ 5,7 millions de personnes furent embarquées depuis l’Afrique centro-occidentale ; près de deux millions depuis le golfe du Bénin ; environ 1,6 million depuis le golfe du Biafra ; et un peu plus de 1,2 million depuis la Côte de l’Or (Eltis & Richardson, 2010 ; SlaveVoyages, s. d.).

La demande atlantique n’a pas rencontré une réserve humaine attendant au bord des navires. Elle s’est connectée à des formes africaines préexistantes d’asservissement, de guerre et de dépendance, mais elle en a modifié l’échelle, les incitations et les destinations. Dans différents lieux, des captifs obtenus par les guerres, les razzias, les enlèvements, les condamnations judiciaires ou les réseaux commerciaux furent déplacés de l’intérieur vers les points d’embarquement. États, élites, commerçants et intermédiaires africains participèrent de manière diverse à ce système ; certaines formations politiques s’en trouvèrent temporairement renforcées, tandis que d’autres furent attaquées, déplacées ou fragmentées. Reconnaître cette agentivité africaine ne diminue pas la responsabilité de la demande atlantique européenne et américaine. Cela permet de comprendre comment un marché extérieur extraordinairement rentable a réorganisé les relations de violence à l’intérieur du continent (Manning, 1990).

Le Dahomey permet d’observer cette complexité. Dans ses premières phases, la monarchie chercha à concentrer le trafic et eut largement recours aux razzias ; par la suite, elle combina ses propres captures avec l’achat de personnes venues de l’intérieur et avec des réseaux privés de commerçants (Law, 1989). Les armes à feu européennes occupèrent une place importante dans ces échanges et purent modifier les capacités militaires, mais réduire trois siècles de transformations à un simple cycle « armes contre esclaves » serait tout aussi trompeur. La relation entre demande atlantique, guerre, formation étatique et commerce varia profondément selon les régions.

La mortalité antérieure à l’embarquement est beaucoup plus difficile à quantifier que celle du Middle Passage. Des personnes moururent lors des captures, des conflits armés, des marches, des transferts et des périodes de confinement. Mais il n’existe pas de proportion continentale suffisamment robuste pour affirmer que « pour chaque personne embarquée, une autre mourait », comme s’il s’agissait d’une comptabilité stable. Manning a estimé à plusieurs millions le nombre de morts directement liées aux processus d’asservissement en Afrique, mais son modèle ne constitue pas une estimation de la mortalité de la traite atlantique : il inclut également des personnes destinées aux marchés internes africains et à d’autres circuits esclavagistes. Ce que son travail montre en revanche, c’est que l’intensité des exportations réduisit la croissance démographique et provoqua des diminutions absolues de population dans de nombreuses zones d’Afrique occidentale et centro-occidentale durant les périodes de plus forte extraction (Manning, 1990, 2010).

Ici aussi, le fil de la thanatopolitique peut être repris avec prudence : non parce que toute guerre africaine pourrait être attribuée à l’Europe, ni parce que capture et extermination seraient synonymes, mais parce qu’un marché transatlantique a rendu économiquement supportable l’exposition systématique de certaines populations à la violence de la capture, des marches, du confinement et de la traversée. La mort n’était pas nécessairement l’objectif, puisque la marchandise devait arriver vivante, mais elle pouvait devenir un coût toléré de la production de captifs.

La composition démographique comptait également. La traite atlantique demanda de manière disproportionnée des populations jeunes et, dans l’ensemble, davantage d’hommes que de femmes. Extraire, génération après génération, des personnes aux âges centraux du travail et de la reproduction ne revenait pas simplement à soustraire des individus d’un recensement. Cela transformait les foyers, l’agriculture et les marchés ; modifiait les relations de genre, les capacités politiques et les possibilités de croissance future. L’impact fut inégal selon les régions, mais il ne fut pas marginal.

Walter Rodney avait formulé ce problème depuis une autre tradition intellectuelle. Dans How Europe Underdeveloped Africa, l’historien guyanien soutenait que le développement européen et le sous-développement africain devaient être pensés relationnellement, et non comme des histoires économiques indépendantes. Pour Rodney (1972), la traite n’impliqua pas seulement une perte démographique : elle réorienta aussi les activités productives, les relations politiques et les capacités de développement vers une économie atlantique dont le centre d’accumulation se trouvait ailleurs. Son argument est plus large et politiquement plus fort qu’une reconstruction démographique, et il ne convient pas de le transformer en explication monocausale de l’histoire africaine. Son importance ici est autre : il nomme une relation que les chiffres, à eux seuls, ne peuvent décrire.

Nathan Nunn (2008), à partir d’une méthodologie très différente, a identifié une corrélation négative robuste entre l’intensité historique des différentes traites esclavagistes et les performances économiques ultérieures des régions africaines touchées. Cette relation n’autorise ni à expliquer le développement africain contemporain par une cause unique, ni à transformer quatre siècles d’histoire en une régression économique. Elle permet cependant de rejeter l’idée que l’extraction massive de population se serait achevée sans conséquences lorsque les derniers navires ont quitté les côtes.

Il y eut aussi des épisodes concentrés de violence politique et militaire. Dans le royaume du Kongo, la bataille de Mbwila en 1665, au cours de laquelle le roi António I mourut et de nombreux membres de l’élite politique furent tués ou capturés, ouvrit une longue crise et une guerre civile durant laquelle la capture et la vente de personnes prirent encore davantage d’importance. Toute cette violence ne peut être attribuée à une cause extérieure unique, mais elle ne peut pas non plus être séparée du marché atlantique des captifs qui reliait cette région à Luanda et au Brésil (Thornton, 1998).

Et la conversion des êtres humains en valeur comptable ne s’achevait pas en atteignant la côte. Le cas du Zong le montre avec une brutalité exceptionnelle. En 1781, pendant une traversée de l’Afrique vers la Jamaïque, l’équipage de ce navire britannique jeta à la mer environ 130 personnes africaines esclavisées. Les propriétaires avaient assuré les personnes transportées comme cargaison et demandèrent ensuite une indemnisation pour la perte. Le litige arrivé à Londres, Gregson v. Gilbert (1783), fut un conflit entre propriétaires et assureurs, non un procès pénal pour homicide. Granville Sharp tenta de faire engager des poursuites pour meurtre, sans succès (London Museum, s. d.).

Le Zong ne représente pas l’ensemble de la traite et le massacre ne s’est pas produit en Afrique. Son importance réside dans ce qu’il révèle : jusqu’où pouvait aller la logique juridique et financière de la marchandise humaine.

Tuer pouvait devenir une opération comptable.

Rien de cela ne rend équivalents la mita, l’encomienda, l’asservissement autochtone, la plantation brésilienne, le trafic atlantique, le marché intérieur états-unien ou les guerres africaines de capture. Il s’agissait d’institutions, de temporalités et de relations de pouvoir différentes. L’économie politique historique permet une autre opération : observer comment ces différences ont pu être reliées au sein de circuits qui déplaçaient des personnes, des matières premières et de la valeur sur de longues distances tout en distribuant très inégalement les coûts.

Le dommage avait une comptabilité et la richesse avait aussi des destinations. Accra acquiert dès lors une autre dimension. Il ne parle pas seulement depuis les communautés descendantes de celles et ceux qui furent esclavisés dans les Amériques. Il parle aussi depuis des sociétés africaines dont des millions de personnes furent extraites et dont l’histoire économique, démographique et politique a été traversée par cette demande.

Haïti et la réparation inversée

Haïti rassemble ces fils d’une manière qu’il serait difficile d’améliorer par un exemple abstrait.

À la veille de la Révolution, Saint-Domingue était l’une des économies de plantation les plus productives du monde atlantique. En 1789, elle comptait environ 520 000 habitants. Environ 452 000 étaient des personnes esclavisées, contre quelque 40 000 personnes blanches et 28 000 personnes libres de couleur. Le sucre représentait environ 48 % de la valeur des exportations et le café 33,6 % supplémentaires (Ferrero, 2021).

Il ne s’agissait pas d’une marge improductive du capitalisme atlantique, mais de l’un de ses grands centres de production de valeur.

La Révolution haïtienne détruisit le présupposé ontologique sur lequel reposait ce système. Celles et ceux qui apparaissaient dans la comptabilité comme propriété émergèrent comme sujets politiques. Des personnes auxquelles l’ordre atlantique attribuait un prix vainquirent militairement celles et ceux qui défendaient cet ordre et proclamèrent en 1804 un État indépendant fondé sur l’abolition.

Trouillot aide à comprendre pourquoi cette transformation fut si difficile à concevoir alors même qu’elle se produisait. L’histoire postérieure permet d’observer quelque chose d’encore plus paradoxal.

Lorsque la France finit par reconnaître la souveraineté d’Haïti en 1825, elle le fit au moyen d’une formidable inversion de l’obligation réparatrice.

L’ordonnance de Charles X exigea 150 millions de francs à titre d’indemnisation pour celles et ceux qui avaient perdu leurs propriétés coloniales. Une escadre française disposant d’environ 500 canons accompagnait l’exigence. Gaillard-Pourchet indique expressément que la somme représentait 15 % des recettes annuelles de l’État français de l’époque et, au minimum, dix fois les recettes annuelles d’Haïti (Gaillard-Pourchet, 2023, section « Réparation aux ex-colons propriétaires » ; Oosterlinck et al., 2022).

Le mécanisme devient encore plus éloquent lorsque l’on observe ce qui était évalué. La commission chargée de répartir l’indemnité développa des formules permettant également d’évaluer « par tête » les personnes qui avaient été esclavisées. Celles et ceux qui avaient perdu le droit de posséder des êtres humains pouvaient ainsi apparaître comme titulaires d’une perte susceptible d’être indemnisée (Gaillard-Pourchet, 2023).

Haïti, de plus, ne disposait pas de 150 millions de francs. Pour acquitter la première échéance, le pays contracta sur le marché financier français un emprunt nominal de 30 millions de francs à 6 % d’intérêt. Après commissions, il n’en reçut que 24 millions et dut compléter sur fonds publics les 30 millions exigés par la France pour la première annuité (Gaillard-Pourchet, 2023).

C’est là que commence la célèbre double dette. Le nouvel État devait payer l’indemnité et, en même temps, s’endetter auprès du capital financier français pour pouvoir la payer.

En 1838, après le défaut de paiement et une longue négociation, l’indemnité fut réduite à un total de 90 millions de francs. Mais les emprunts et refinancements qui lui étaient associés prolongèrent pendant des décennies le transfert de ressources. L’indemnité initiale fut soldée au XIXe siècle ; la chaîne d’endettement qui en découlait se poursuivit beaucoup plus longtemps. Les Nations Unies indiquent qu’en 1914 plus des trois quarts du budget national haïtien étaient encore consacrés au paiement de banques françaises et situent en 1947 la liquidation des obligations financières associées à cette longue séquence de dette (United Nations in the Caribbean, 2025). Gaillard-Pourchet (2023) montre comment la dette d’indépendance et les emprunts associés ont maintenu Haïti pendant environ un siècle dans une relation financière née directement de la reconnaissance de sa souveraineté. Oosterlinck et al. (2022) l’analysent précisément comme l’un des grands cas historiques de dette odieuse.

La souveraineté coloniale française avait pris fin et l’esclavage avait été aboli. La relation de pouvoir put cependant réapparaître sous une autre technologie. Il ne s’agissait plus de la propriété juridique de personnes, mais de dette souveraine.

La dette fonctionna ainsi comme une technologie financière de subordination au moment où la domination coloniale directe avait cessé d’être soutenable. La souveraineté haïtienne existait juridiquement, mais une partie de la relation impériale pouvait être réorganisée par les paiements, les emprunts, les intérêts et la dépendance financière. C’est l’un des lieux où la notion de restes impériaux de Stoler prend une forme presque comptable.

Haïti fut une réparation à l’envers.

Un pays né d’une révolution contre l’esclavage commença sa vie internationale en indemnisant celles et ceux qui avaient perdu des propriétés du fait de cette révolution. C’est là que Trouillot rencontre Mauss.

La troisième obligation et la limite d’Accra

Mauss décrivait le don au moyen des obligations de donner, recevoir et rendre. Son schéma appartient à des contextes sociaux entièrement différents de la conquête et de l’esclavage, et il n’y a aucune raison de feindre une réciprocité là où il y eut appropriation et violence. Mais sa question sur l’obligation permet d’observer un problème ultérieur (Mauss, 2009).

Pour pouvoir discuter de ce qui devrait être rendu, il faut d’abord qu’il devienne politiquement possible d’admettre que quelque chose a été reçu. C’est précisément l’un des terrains sur lesquels travaille la mémoire impériale.

Là où une relation historique peut être décrite par l’appropriation territoriale, l’extraction d’argent, le travail coercitif, le tribut et le transfert de richesse, un autre récit peut la réorganiser en rencontre, évangélisation, métissage ou don de civilisation. Nous ne sommes pas simplement face à des interprétations différentes du passé. Ce qui est en jeu, c’est la grammaire à partir de laquelle ce passé peut produire des obligations.

Si ce qui est sorti d’Amérique ne peut être pensé comme une réception de terre, de travail, de métaux, d’aliments, de ressources, de savoirs ou de capacités humaines, la troisième obligation maussienne ne peut même pas être posée.

La dispute sur la mémoire précède ainsi la dispute sur la réparation. Haïti occupe l’extrême opposé. Là, une restitution a bien eu lieu, mais elle a été effectuée par la partie auparavant spoliée. Celles et ceux qui avaient conquis leur liberté ont indemnisé celles et ceux qui avaient perdu la capacité juridique de s’approprier leur travail et leurs corps.

Accra tente de modifier cette grammaire.

La résolution 80/250 ne calcule pas une dette mondiale et ne détermine pas par une formule qui doit payer qui. Elle ne transforme pas non plus rétrospectivement toute forme historique d’asservissement en responsabilité pénale contemporaine. Son importance réside dans le changement normatif. Elle affirme que les revendications de réparation constituent une étape concrète face aux injustices historiques et appelle à construire un dialogue international sur la restitution, l’indemnisation, la réhabilitation, la satisfaction et les garanties de non-répétition (Assemblée générale des Nations Unies, 2026).

Ce moment n’est pas non plus apparu de nulle part. Durban avait déjà reconnu en 2001 que l’esclavage et la traite des personnes esclavisées, en particulier la traite transatlantique, constituaient et auraient toujours dû constituer un crime contre l’humanité. La nouveauté de 2026 n’est pas de découvrir la violence. C’est de renforcer le passage de la reconnaissance historique vers une architecture réparatrice (Nations Unies, 2002).

La différence institutionnelle est ici décisive. La CARICOM a créé en 2013 sa Commission des réparations et adopté en 2014 un programme en dix points. Son cadre ne se limite pas à l’esclavage africain. Il inclut également le génocide des populations autochtones caribéennes et le colonialisme extractif. En juillet 2026, la CARICOM a publié une version révisée de ce programme et maintenu ces dimensions au sein de sa revendication adressée aux anciennes puissances coloniales (Caribbean Community, 2026a).

Cette architecture a également une généalogie intellectuelle caribéenne. Dans Britain’s Black Debt, Hilary McD. Beckles avait articulé une histoire de l’enrichissement colonial, du génocide autochtone, de l’esclavage et de la réparation écrite depuis les Caraïbes et explicitement orientée vers la construction d’une revendication politique (Beckles, 2013). En tant que président de la CARICOM Reparations Commission, Beckles résuma en juillet 2026 le changement de phase dans une phrase particulièrement significative pour cet essai : « The case has been made. The question now is implementation and demand » (Caribbean Community, 2026b). La documentation historique n’est pas apparue cette année-là. Ce qui a changé, c’est la capacité institutionnelle à la convertir en revendication.

L’Union africaine a construit à son tour des mécanismes spécifiques, parmi lesquels l’African Union Committee of Experts on Reparations et l’African Union Reference Group of Legal Experts on Reparations. Le 17 juin 2026, ces organismes et la CARICOM Reparations Commission ont tenu leur première réunion conjointe afin d’opérationnaliser un mécanisme africano-caribéen de justice réparatrice, en préparation du segment de haut niveau d’Accra des 18 et 19 juin. L’Union africaine elle-même situe ce processus dans plus de deux décennies de travail institutionnel postérieur à Durban (African Union Commission, 2026).

C’est pourquoi « pourquoi Abya Yala n’a-t-elle pas son Accra ? » ne décrit pas une absence totale. Le Forum CELAC–Afrique de Bogotá montre qu’en Amérique latine aussi commence à se construire un espace régional de réparation qui inclut expressément les expériences autochtones. La différence est une différence de consolidation politique et institutionnelle.

Il existe en outre une difficulté historique spécifique. Beaucoup des États latino-américains qui devraient aujourd’hui participer à une conversation continentale sur la réparation ne sont pas nés comme des États autochtones libérés des métropoles, mais comme des républiques ayant hérité et transformé des structures de propriété, des classifications raciales et des formes de contrôle territorial auparavant coloniales. Les élites créoles ne furent pas simplement des victimes extérieures de l’empire. Dans de nombreux endroits, elles participèrent ensuite à de nouvelles dépossessions de peuples autochtones et afrodescendants.

Une tradition latino-américaine de pensée critique a nommé une partie de ce problème colonialisme interne. González Casanova (1965) et Stavenhagen (1967) ont utilisé le concept pour contester l’idée que l’indépendance politique et l’intégration nationale auraient automatiquement éliminé les relations coloniales à l’intérieur des nouvelles républiques. Le terme ne transforme pas les États latino-américains contemporains en copies des empires européens, mais il aide à comprendre pourquoi, pour de nombreux peuples originaires, l’indépendance n’a pas nécessairement coïncidé avec la décolonisation.

Cela rend bien plus difficile l’identification d’une division simple entre une partie qui doit réparer et une autre qui doit recevoir.

L’Espagne et le Portugal ?

Les États américains actuels ?

Les institutions religieuses ?

Les entreprises et patrimoines privés ?

Les institutions financières ?

Celles et ceux qui ont hérité de terres obtenues sous des régimes coloniaux ?

Qui doit être sujet de réparation lorsque les peuples concernés traversent des frontières créées ultérieurement par les États eux-mêmes ?

Avant même de calculer une réparation, Abya Yala oblige à discuter de qui hérite de la responsabilité et de qui a autorité pour revendiquer.

L’explication européenne de l’abstention sur A/RES/80/250 montre une autre frontière. Les États membres de l’Union européenne ont justifié conjointement leur position. Leur déclaration a condamné sans ambiguïté la traite transatlantique et l’esclavage, reconnu leurs conséquences persistantes et soutenu le travail contre le racisme structurel. Mais elle a contesté le terme gravest, expressément invoqué le principe de non-rétroactivité du droit international et soutenu que les références aux demandes de réparation « lack a sound legal basis » (European External Action Service, 2026).

La distinction est particulièrement révélatrice pour notre argument : la mémoire peut être acceptée tandis que l’obligation est rejetée. Depuis une lecture maussienne, c’est précisément cet écart qui importe. Reconnaître qu’une chose s’est produite ne revient pas encore à admettre qu’elle engendre une obligation de rendre.

Les restes de l’empire

Ann Laura Stoler propose de ne pas penser les empires seulement à travers leurs ruines, comme des restes morts d’une époque achevée, mais à travers des processus de ruination. L’attention se déplace vers les manières dont les relations impériales passées laissent des traces durables sur les territoires, les corps, les institutions et les possibilités de vie dans le présent (Stoler, 2013). Cette idée permet d’éviter deux erreurs opposées : soutenir que rien n’a changé depuis le XVIe siècle ou imaginer que l’indépendance et l’abolition ont automatiquement clos toutes les relations construites pendant des siècles.

Haïti offre une forme particulièrement claire de ce problème. La souveraineté française s’est formellement achevée, mais une partie de la relation de pouvoir a pu être réorganisée par la dette. Quijano permet de nommer un autre mécanisme sans confondre continuité et immobilité. La colonialité ne signifie pas que les inégalités présentes seraient des fossiles intacts de la colonie, mais que certaines façons de classer la population, le savoir, l’autorité et le travail ont acquis une capacité d’organisation excédant la durée juridique des empires (Quijano, 2000).

Depuis AIthropology Lab, il reste une dernière question contemporaine, mais son point de contact ne doit pas être une généalogie de l’extraction. L’intelligence artificielle ne continue ni la traite atlantique, ni la plantation, ni Potosí. Ce sont des institutions, des technologies et des positions humaines historiquement différentes. Le lien utile se trouve ailleurs : dans la politique de ce qu’une infrastructure parvient à rendre lisible.

En avril 2026, l’UNESCO a décrit les langues africaines comme l’un des grands angles morts de l’intelligence artificielle. Les systèmes entraînés sur des contenus dominés par un petit nombre de langues offrent une moins bonne couverture d’une grande partie de la diversité linguistique du continent, précisément parce que de nombreuses langues disposent de peu de corpus numérisés ou parce qu’une part importante de leurs savoirs circule oralement (UNESCO, 2026). Une langue peut être socialement riche, historiquement profonde et pleinement vivante, tout en demeurant faiblement lisible pour un modèle.

La réponse n’a pas non plus à consister à transformer plus vite toute expérience en données. Masakhane, communauté panafricaine de traitement automatique des langues, pose le problème en termes de participation et de souveraineté : renforcer les technologies pour les langues africaines « pour l’Afrique, par des Africains », et faire en sorte que celles et ceux qui produisent ces langues et ces savoirs participent à la recherche comme protagonistes et non simplement comme sources de données (Masakhane, s. d.).

C’est ici que s’arrête la comparaison. Un corpus d’entraînement n’est pas le manifeste d’un navire négrier et l’absence numérique d’une langue n’équivaut pas à sa persécution coloniale. Mais la question de Trouillot acquiert un écho contemporain limité : quelles infrastructures décident de ce qui peut devenir visible, classable et utilisable, et qui a le pouvoir d’intervenir dans cette décision. Accra inclut aujourd’hui l’inclusion technologique dans l’agenda réparateur. Cela ne transforme pas l’IA en dette héritée de l’esclavage. Plus modestement, cela place la capacité de participer aux infrastructures contemporaines du savoir dans la discussion sur ce que signifie réparer.

Ce que nous ne savons toujours pas rendre

Accra n’a pas été possible parce qu’en 2026 quelqu’un aurait découvert l’esclavage. Les personnes esclavisées connaissaient la violence du système au moment même où elles la subissaient, résistaient, fuyaient et se révoltaient. C. L. R. James a pu reconstruire la Révolution haïtienne des décennies avant que Trouillot ne s’interroge sur sa condition d’« histoire impensable ». L’historiographie, les archives et les communautés descendantes connaissaient depuis longtemps les navires, les plantations, les contrats, les marchés, les résistances et les profits.

Mais connaître n’est pas obliger.

La traite atlantique fut juridiquement lisible comme relation de propriété bien avant de devenir politiquement lisible comme dette. C’est précisément pourquoi le Zong est si révélateur. Le système pouvait identifier les personnes comme cargaison assurée, enregistrer leur perte et débattre devant un tribunal de qui devait supporter économiquement cette perte. Pendant des siècles, l’archive a pu compter la propriété avant de pouvoir formuler la réparation.

La transformation qui mène à Durban, à la CARICOM, à l’Union africaine et à Accra consiste à retourner partiellement cette archive contre la relation pour laquelle elle avait été construite. Les navires, les polices, les contrats, les livres comptables, les recensements et les lois n’ont pas produit la justice par eux-mêmes. Ce sont des mouvements politiques, des recherches, des institutions et des communautés qui ont réussi à réunir ces traces dans un langage commun de responsabilité.

Abya Yala pose une difficulté différente. La conquête ne manque pas non plus d’archives. Nous connaissons la catastrophe démographique, l’encomienda, la mita, l’asservissement autochtone, Potosí, les appropriations territoriales, les campagnes militaires et la réorganisation des économies et des écologies. Le problème est que ces traces appartiennent à des régimes causaux, juridiques et politiques différents et ont ensuite été distribuées entre des récits nationaux, impériaux et locaux. Construire une revendication réparatrice commune ne peut consister à faire comme si tout avait été le même crime. Il faut précisément réunir ce qui a été fragmenté sans effacer les différences.

Haïti montre pourquoi cette opération est politique avant d’être archivistique. En 1825, l’ordre international trouva parfaitement lisible la perte patrimoniale des anciens propriétaires français et parvint à la transformer en obligation exigible du nouvel État haïtien. Ce qui resta beaucoup plus longtemps difficile à formuler fut l’opération inverse : que l’appropriation de vies, de travaux et de territoires puisse obliger celles et ceux qui en avaient reçu les bénéfices.

C’est là que Trouillot et Mauss convergent. Trouillot aide à demander quelles relations parviennent à entrer dans l’histoire avec la capacité de produire des conséquences. Mauss permet de demander ce qui arrive lorsqu’une relation reconnue cesse d’être seulement du passé et commence à obliger.

Le jour où Abya Yala aura quelque chose que nous pourrons appeler « son Accra », ce ne sera pas parce qu’une archive secrète aura été découverte ni parce que toutes les violences coloniales pourront être réduites à une seule catégorie. Ce sera parce qu’un cadre politique aura été construit, capable de transformer des archives dispersées et des dommages différents en une question partagée de responsabilité sans falsifier leur histoire.

Ce passé ne sera plus seulement quelque chose qui s’est produit. Il sera aussi une relation dont les effets obligent.

Et il faudra enfin affronter la troisième obligation.

Que rendre. À qui. Et qui est obligé de le faire.


Sources primaires et documentaires

African Union Commission. (2026, 17 juin). African Union and CARICOM reparations mechanisms hold first joint meeting operationalizing a joint mechanism on reparative justice. African Union. https://au.int/fr/node/46539

Assemblée générale des Nations Unies. (2007). Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (A/RES/61/295). Nations Unies. https://digitallibrary.un.org/record/606782/?ln=fr

Assemblée générale des Nations Unies. (2026). Déclaration sur la qualification de la traite d’Africains réduits en esclavage et de l’esclavage mobilier racialisé d’Africains comme crime contre l’humanité le plus grave (A/RES/80/250). Nations Unies. https://digitallibrary.un.org/record/4106660?ln=fr

Caribbean Community. (2026a, 11 juillet). The CARICOM Ten Point Plan for Reparations: A Manifesto for the Coming Enlightenment. CARICOM Secretariat. https://caricom.org/documents/the-caricom-caribbean-community-ten-point-plan-for-reparations-a-manifesto-for-the-coming-enlightenment/

Caribbean Community. (2026b, 10 juillet). CARICOM endorses revised Ten-Point Reparations Manifesto. https://caricom.org/caricom-endorses-revised-ten-point-reparations-manifesto/

Cuesta, S. (2026, 23 juin). Lumumba Vea, el hincha de la RD del Congo que ve los partidos como una estatua. elDiario.es. https://www.eldiario.es/mundial-2026/lumumba-vea-hincha-rd-congo-ve-partidos-estatua_1_13325747.html

European External Action Service. (2026, 25 mars). EU explanation of vote – UN General Assembly: Action on A/80/L.48 – Declaration of the Trafficking of Enslaved Africans and Racialized Chattel Enslavement of Africans as the Gravest Crime Against Humanity. European Union. https://www.eeas.europa.eu/delegations/un-new-york/eu-explanation-vote-%E2%80%93-un-general-assembly-action-a80l48-declaration-trafficking-enslaved-africans_en

Gouvernement fédéral belge. (2022, 20 juin). Discours du Premier ministre lors de la cérémonie de restitution de la dépouille de Patrice Emery Lumumba. News.belgium. https://news.belgium.be/fr/discours-du-premier-ministre-lors-de-la-ceremonie-de-restitution-de-la-depouille-de-patrice-emery

Masakhane. (s. d.). Masakhane: A grassroots NLP community for Africa, by Africans. https://www.masakhane.io/

Ministry of Foreign Affairs, Republic of Ghana. (2026). The Accra Next Steps Commitments on Reparation Justice. High-Level Consultative Conference on Reparations. https://reparations.mfa.gov.gh/

Nations Unies. (2002). Rapport de la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée, Durban, 31 août–8 septembre 2001 (A/CONF.189/12). Nations Unies. https://digitallibrary.un.org/record/456677?ln=fr

National Park Service. (s. d.). The Eve of War. U.S. Department of the Interior. https://www.nps.gov/features/waso/cw150th/reflections/eve-of-war/page3.html

Paura, C. (2026). El hombre que revive a Patrice Lumumba en el Mundial 2026: un guiño a la historia del Congo. Historia National Geographic. https://historia.nationalgeographic.com.es/a/hombre-que-revive-patrice-lumumba-mundial-2026-guino-historia-congo_26376

U.S. Department of State, Office of the Historian. (s. d.). The Congo, Decolonization, and the Cold War, 1960–1965. https://history.state.gov/milestones/1961-1968/congo-decolonization

UNESCO. (2026, 2 avril). African languages, the blind spot of AI. https://www.unesco.org/en/articles/african-languages-blind-spot-ai

United Nations in the Caribbean. (2025, 19 avril). How Haiti paid for its freedom – twice over. United Nations. https://caribbean.un.org/en/293392-how-haiti-paid-for-its-freedom-%E2%80%93-twice-over

Viceprésidence de la République de Colombie. (2026a). Comunicado de los copresidentes del Primer Foro de Alto Nivel CELAC–África. Gouvernement de Colombie. https://www.vicepresidencia.gov.co/prensa/Paginas/Comunicado-de-los-copresidentes-primer-foro-de-alto-nivel-Celac-Africa.aspx

Viceprésidence de la République de Colombie. (2026b). Foro de Alto Nivel CELAC–África Colombia 2026: Agenda. Gouvernement de Colombie. https://www.vicepresidencia.gov.co/CELAC/assets/files/ES--AGENDACELAC-AFRICA-vff-3-Compress.pdf


Bibliographie

Baptist, E. E. (2014). The half has never been told: Slavery and the making of American capitalism. Basic Books.

Beckert, S. (2014). Empire of cotton: A global history. Alfred A. Knopf.

Beckles, H. McD. (2013). Britain’s black debt: Reparations for Caribbean slavery and native genocide. University of the West Indies Press.

Borucki, A., Eltis, D., & Wheat, D. (2015). Atlantic history and the slave trade to Spanish America. The American Historical Review, 120(2), 433–461. https://doi.org/10.1093/ahr/120.2.433

Eltis, D., & Richardson, D. (2010). Atlas of the transatlantic slave trade. Yale University Press.

Ferrero, M. (2021). Accidental socialism: A natural experiment in Haiti 1796–1820. Journal of Institutional Economics, 17(3), 393–409. https://doi.org/10.1017/S1744137420000491

Gaillard-Pourchet, G.-K. (2023). La dette de l’indépendance d’Haïti. L’esclave comme unité de compte (1794–1922). Bibliothèque nationale de France, Patrimoines Partagés. https://heritage.bnf.fr/france-ameriques/dette-lindependance-dhaiti-lesclave-comme-unite-compte-1794-1922

Gil Montero, R. (2011). Free and unfree labour in the colonial Andes in the sixteenth and seventeenth centuries. International Review of Social History, 56(S19), 297–318. https://doi.org/10.1017/S0020859011000472

González Casanova, P. (1965). Internal colonialism and national development. Studies in Comparative International Development, 1(4), 27–37. https://doi.org/10.1007/BF02800542

González Senosiain, M. (2026a, 20 août). Cortés y Pizarro: conquista, tanatopolítica y memoria imperial. De Abya Yala a la España contemporánea. AIthropology Lab. https://aithropologylab.org/ensayos/cortes-pizarro-tanatopolitica-memoria-imperial/

González Senosiain, M. (2026b, 26 juin). La tercera obligación: Accra y la deuda que Occidente no quiere devolver. AIthropology Lab. https://aithropologylab.org/ensayos/la-tercera-obligacion-accra/

James, C. L. R. (1989). The Black Jacobins: Toussaint L’Ouverture and the San Domingo Revolution. Vintage Books. (Ouvrage original publié en 1938).

Koch, A., Brierley, C., Maslin, M. M., & Lewis, S. L. (2019). Earth system impacts of the European arrival and Great Dying in the Americas after 1492. Quaternary Science Reviews, 207, 13–36. https://doi.org/10.1016/j.quascirev.2018.12.004

Law, R. (1989). Slave-raiders and middlemen, monopolists and free-traders: The supply of slaves for the Atlantic trade in Dahomey c. 1715–1850. The Journal of African History, 30(1), 45–68. https://doi.org/10.1017/S0021853700030875

London Museum. (s. d.). The Zong Massacre Trial. https://www.londonmuseum.org.uk/collections/london-stories/zong-massacre-trial/

Manning, P. (1990). Slavery and African life: Occidental, Oriental, and African slave trades. Cambridge University Press.

Manning, P. (2010). African population: Projections, 1850–1960. Dans K. Ittmann, D. D. Cordell, & G. H. Maddox (dir.), The demographics of empire: The colonial order and the creation of knowledge (pp. 245–275). Ohio University Press.

Mauss, M. (2009). Ensayo sobre el don: Forma y función del intercambio en las sociedades arcaicas (J. Bucci, trad. ; F. Giobellina Brumana, éd.). Katz Editores. (Ouvrage original publié en 1925).

Mintz, S. W. (1974). The history of a Puerto Rican plantation. Dans Caribbean transformations (pp. 95–130). Aldine.

Nunn, N. (2008). The long-term effects of Africa’s slave trades. The Quarterly Journal of Economics, 123(1), 139–176. https://doi.org/10.1162/qjec.2008.123.1.139

Oosterlinck, K., Panizza, U., Weidemaier, M. C., & Gulati, M. (2022). The odious Haitian independence debt. Journal of Globalization and Development, 13(2), 339–378. https://doi.org/10.1515/jgd-2021-0057

Quijano, A. (2000). Coloniality of power and Eurocentrism in Latin America. International Sociology, 15(2), 215–232. https://doi.org/10.1177/0268580900015002005

Robins, N. A., & Hagan, N. A. (2012). Mercury production and use in colonial Andean silver production: Emissions and health implications. Environmental Health Perspectives, 120(5), 627–631. https://doi.org/10.1289/ehp.1104192

Rodney, W. (1972). How Europe underdeveloped Africa. Bogle-L’Ouverture Publications.

SlaveVoyages. (s. d.). Estimates: Trans-Atlantic Slave Trade. Consulté le 24 août 2026 sur https://www.slavevoyages.org/assessment/estimates

Stavenhagen, R. (1967). Seven erroneous theses about Latin America. New University Thought, 4(4), 25–37.

Stoler, A. L. (dir.). (2013). Imperial debris: On ruins and ruination. Duke University Press. https://doi.org/10.1215/9780822395850

Sánchez-Antonio, J. C. (2020). Tanato-política, esclavitud, capitalismo colonial y racismo epistémico en la invasión genocida de América. Tabula Rasa, 35, 157–180. https://doi.org/10.25058/20112742.n35.07

Thornton, J. K. (1998). Africa and Africans in the making of the Atlantic world, 1400–1800 (2e éd.). Cambridge University Press.

Trouillot, M.-R. (1995). Silencing the past: Power and the production of history. Beacon Press.

UNESCO World Heritage Centre. (s. d.). Valongo Wharf Archaeological Site. https://whc.unesco.org/en/list/1548/

Van Deusen, N. E. (2023). Why Indigenous slavery continued in Spanish America after the New Laws of 1542. The Americas, 80(3), 395–432. https://doi.org/10.1017/tam.2023.33

von Wobeser, G. (2004). La hacienda azucarera en la época colonial (2e éd.). Universidad Nacional Autónoma de México, Instituto de Investigaciones Históricas.

Wolf, E. R. (1982). Europe and the people without history. University of California Press.

Crédit de l’image

Patrice Lumumba, Bruxelles, 26 janvier 1960. Harry Pot / Anefo / Nationaal Archief. CC0 1.0, via Wikimedia Commons.

Temas