Le samedi 17 octobre, plus d’un demi-million de personnes ont manifesté en France dans le cadre d’un mouvement né dans les lycées des quartiers populaires du nord de Paris. À New Delhi, un mouvement de jeunesse poursuit sa mobilisation contre une révision des listes électorales ayant entraîné le retrait d’environ 130 millions de noms, un chiffre dont l’interprétation demeure contestée ; le lundi 19 octobre, un tribunal a prolongé la détention de deux de ses responsables. Le même lundi, à Madrid, neuf organisations syndicales et de défense des locataires ont officiellement déposé un préavis de grève générale pour le 11 novembre, autour du logement et des salaires.
Ces conflits ont chacun leur histoire, et aucun ne porte sur l’intelligence artificielle. Nous les rapprochons parce que chacun interroge une dimension distincte de ce qu’une communauté politique garantit à ses membres : les services publics, la participation, l’accès au logement ou la rémunération du travail. Cette interrogation traverse le livre que nous lisons cette semaine, El contrato socIAl, dans lequel Jean MARTIAL imagine les institutions nécessaires si les systèmes automatisés produisaient une part croissante de la richesse. L’auteur a relu une version antérieure de notre analyse de son essai et confirmé qu’elle restituait fidèlement ses positions. L’interprétation des mobilisations et leur mise en relation avec le livre relèvent exclusivement d’AIthropology Lab.
Jean MARTIAL et une architecture de droits indépendante du salaire
L’intelligence artificielle replace le travail au centre d’un débat qui le dépasse largement. Si les systèmes automatisés en venaient à produire une part croissante des biens et des services, comment les revenus seraient-ils répartis, qui détiendrait des droits sur ce capital et quelles institutions garantiraient une vie digne ? Dans El contrato socIAl. ¿De quién será el mundo si la IA hace el trabajo? (Le contrat socIAl. À qui appartiendra le monde si l’IA fait le travail ?), paru en espagnol le 8 octobre 2026 à compte d’auteur [1], Jean MARTIAL propose une réponse relevant de la philosophie et de l’économie politiques. Son approche ne présuppose pas la disparition de l’emploi. Elle explore les conséquences d’une hypothèse et examine les réformes qui resteraient défendables même si cette transformation ne se réalisait pas entièrement.
MARTIAL est cofondateur et directeur général de Slash Digital Lab, une entreprise de développement numérique et d’intelligence artificielle fondée à Bogotá en 2022 ; il partage son activité entre la Colombie et la France [2]. Sa réflexion prend naissance dans une expérience professionnelle liée à la technologie, mais débouche sur des questions qui traversent la vie collective. La dignité, l’héritage, la propriété, la justice et la capacité de décider du fonctionnement d’infrastructures dont nous dépendons ne sauraient être réduits à des paramètres techniques.
Le livre propose un contrat structuré en dix-huit articles. Sa première composante est un socle universel garanti sans condition de productivité ni appréciation du mérite. Il est défini en capacités — se loger dignement, se nourrir, accéder aux soins et apprendre — et son noyau est fourni en nature. S’y ajoutent un dividende productif universel financé par les rendements d’un capital commun et un capital citoyen attribué individuellement dès la naissance.
La distinction entre ces dispositifs est essentielle. Une prestation sociale peut dépendre d’une décision politique susceptible d’être révisée. Le dividende envisagé par MARTIAL entend reconnaître un droit de copropriété sur une partie de la richesse produite par les systèmes automatisés, son montant étant fixé par une formule publique que la loi ordinaire ne pourrait suspendre. La proposition maintient le marché et la propriété privée, tout en contestant que la naissance détermine indéfiniment les possibilités matérielles d’une personne. Son mécanisme de demi-vie patrimoniale cherche à limiter la persistance, d’une génération à l’autre, des avantages hérités, sans assimiler tout héritage à un privilège illégitime.
Une autre dimension du contrat protège la liberté contre les formes de tutelle susceptibles d’accompagner l’automatisation. L’auteur défend le droit de refuser l’optimisation de sa propre existence et distingue l’application d’une règle de son élaboration. Dans son modèle, plusieurs systèmes d’IA pourraient intervenir dans des tâches précisément délimitées d’application du droit, toujours soumis à des règles définies démocratiquement, à des contrôles et à des voies de recours. Sa mise en œuvre prête à discussion, mais cette proposition place la légitimité politique au-dessus de la capacité technique.
Savoirs collectifs, propriété et anthropologie
Pour AIthropology Lab, l’un des apports les plus stimulants de cet essai est le concept de capital civilisationnel. L’innovation technologique repose sur des langues, des institutions, des recherches, des pratiques et des savoirs accumulés au fil des générations. Aucune entreprise ni aucun individu ne crée isolément toutes les conditions permettant de développer un modèle d’IA. Le livre l’illustre avec AlphaFold, qui s’est appuyé sur la Protein Data Bank, une archive ouverte alimentée pendant un demi-siècle par une recherche majoritairement publique. La production contemporaine repose ainsi, pour une large part, sur des ressources culturelles et scientifiques construites collectivement.
Cette intuition rejoint une tradition anthropologique attentive à l’interdépendance des sociétés et à la circulation historique des savoirs. Dans Race et histoire, texte préparé pour l’UNESCO en 1952, Claude Lévi-Strauss reliait le caractère cumulatif des civilisations aux échanges entre cultures [3]. MARTIAL reconnaît ne pas citer Lévi-Strauss dans son livre, dont les références relèvent davantage de la philosophie politique et du droit que de l’anthropologie. Il considère néanmoins que Race et histoire permet de renforcer le point le plus fragile de son concept de capital civilisationnel. Il en tire une idée qui prolonge le livre : un droit à demeurer différent, grâce auquel langues, savoirs et données pourraient rejoindre un fonds commun sans que les communautés qui les produisent en perdent la maîtrise.
Il existe ici un point de rencontre évident avec le projet éditorial d’AIthropology Lab. L’IA transforme la répartition des ressources, mais aussi les conditions de l’autorité intellectuelle, les relations de dépendance, la reconnaissance du travail et les formes de participation. L’analyser comme phénomène social suppose d’observer qui fournit les données, qui entretient les infrastructures, qui conserve un pouvoir de décision et comment les bénéfices sont partagés. Le contrat de MARTIAL fournit un vocabulaire institutionnel pour nourrir cette discussion.
La dimension matérielle renforce l’actualité de ces questions. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données ont consommé environ 415 TWh en 2024, soit près de 1,5 % de l’électricité mondiale ; dans son scénario central, leur demande pourrait atteindre quelque 945 TWh en 2030, soit un peu moins de 3 % [4]. Le livre intègre des limites écologiques à son horizon d’abondance et distingue les biens reproductibles des ressources et des lieux qui restent rares. L’eau d’un bassin versant frappé par la sécheresse en est un exemple. MARTIAL rappelle qu’en 2023, durant une sécheresse, l’Uruguay a obtenu de Google une réduction de son projet de centre de données près de Montevideo et le recours au refroidissement par air ; en 2024, un tribunal chilien a demandé à la même entreprise de revoir son projet de Santiago en raison de ses effets sur une nappe phréatique. Cette distinction interdit de confondre automatisation et disparition des coûts environnementaux.
Trois questions pour élargir le contrat
La première concerne l’échelle. Le capital civilisationnel renvoie à une histoire partagée qui traverse les frontières, alors qu’une grande partie des mécanismes de redistribution proposés dans l’essai s’organise à l’intérieur des États. Dans un entretien écrit mené par Martín González Senosiain pour AIthropology Lab, MARTIAL reconnaît ne pas avoir encore conçu d’institution mondiale capable de corriger cette asymétrie. Il envisage des accords entre pays pour alimenter un fonds à partir d’une partie des rentes de l’IA. Les pays du Sud global disposent également d’expériences propres. MARTIAL cite la commune brésilienne de Maricá, où un revenu est distribué en mumbucas, la monnaie sociale locale, grâce aux redevances pétrolières. À la suite d’une révision des inscriptions, la municipalité a indiqué en mai 2026 que le programme bénéficiait à plus de 70 000 personnes [5]. Cela ouvre la voie à une réflexion sur les droits transnationaux et sur des modes de gouvernance incluant les sociétés qui contribuent à l’économie numérique sans détenir les infrastructures dont elle dépend.
La deuxième concerne le travail de soin et d’accompagnement. Le livre avertit que, si les services de soin rémunérés devenaient plus coûteux, une partie de ce travail pourrait être reportée sur les foyers et retomber sur les femmes qui en assument déjà l’essentiel. La réponse de MARTIAL intègre les soins nécessaires au socle universel, fourni en nature, de sorte que leur coût devienne une dépense collective. Le dividende est par ailleurs versé à chaque personne plutôt qu’au foyer, réduisant la dépendance économique engendrée par ce travail. Dans l’entretien, MARTIAL reconnaît que le contrat crée des conditions d’indépendance sans modifier à lui seul les normes sociales régissant la répartition des tâches de soin ; il propose des indicateurs publics pour alerter sur leur retour au sein des foyers. En 2018, l’Organisation internationale du Travail estimait que les femmes accomplissaient 76,2 % des heures de travail de soin non rémunéré à l’échelle mondiale [6]. Cette inégalité invite à intégrer structurellement l’économie féministe, qui place la reproduction et la préservation de la vie au centre de l’analyse économique. L’économiste argentine Corina Rodríguez Enríquez a étudié la manière dont l’organisation sociale du soin reproduit les inégalités [7], tandis qu’Amaia Pérez Orozco a analysé le conflit structurel entre l’accumulation du capital et la préservation de la vie [8].
La troisième invite à approfondir la diversité culturelle. Les régimes de propriété communale, le pluralisme juridique et les conceptions situées du bien-être offrent des expériences qui ne correspondent pas toujours à un modèle centré sur la citoyenneté étatique. MARTIAL retient des travaux d’Elinor Ostrom l’idée que chaque ressource doit être gouvernée en fonction de ses caractéristiques et en déduit une structure composée de plusieurs fonds dotés d’une gouvernance indépendante. Dans l’entretien, il admet que l’échelle intermédiaire des communautés, des territoires et des groupes d’usagers occupe peu de place dans l’ouvrage, de même que le pluralisme juridique des peuples autochtones au sein d’un même État. Prendre ces expériences en compte enrichirait la conception d’institutions communes sans ériger une trajectoire historique particulière en norme universelle.
Un livre écrit avec les outils qu’il examine
L’essai comporte également une déclaration méthodologique importante. Dans la note « Comment ce livre a été fait », MARTIAL explique que la thèse, les propositions du contrat, le plan et les références initiales lui appartiennent, mais que les phrases du livre ont été rédigées par des modèles d’IA à partir de ses choix. Un texte antérieur généré avec GPT-5 Pro a apporté les quatre moyens de remplacer le salaire exposés au chapitre 12 ; l’écriture s’est ensuite appuyée sur Claude Code et sur des modèles de la famille Claude. L’édition espagnole a également été traduite depuis l’original français avec l’aide de l’IA. L’auteur précise que ces modèles ont été entraînés sur des textes où prédominent l’anglais et les sources occidentales, et assume la responsabilité de l’ouvrage publié. Cette transparence ajoute une dimension au débat sur le contrat social. L’autorité intellectuelle, le travail de rédaction et les savoirs partagés se transforment aussi dans le processus même d’écriture sur l’intelligence artificielle.
Paris, New Delhi et Madrid : le contrat dans la rue
Le livre de MARTIAL envisage des institutions pour une société dans laquelle le salaire pourrait perdre son rôle central dans la redistribution. Les protestations des dernières semaines montrent que le lien entre emploi, revenus et sécurité matérielle est déjà soumis à de fortes tensions, sans que l’automatisation ait provoqué un remplacement massif du travail. Aucune de ces mobilisations ne confirme l’hypothèse du livre. Chacune permet d’observer une clause du contrat qui fait déjà l’objet de contestations.
En France, le mouvement a commencé le mois dernier dans les lycées des quartiers populaires du nord de Paris, où l’on dénonçait le manque d’enseignants, des classes surchargées et la dégradation des bâtiments, avant de s’étendre à d’autres grandes villes [9]. Le 17 octobre, des étudiantes et étudiants, des organisations syndicales et d’anciens Gilets jaunes ont rejoint le mouvement. Le ministère de l’Intérieur a recensé environ 550 000 personnes dans 110 cortèges, dont 110 000 à Paris, tandis que les organisations à l’origine des manifestations évoquaient 800 000 personnes [10]. La journée s’est achevée par des affrontements et des centaines d’interpellations dans plusieurs villes [11]. Les revendications vont des établissements scolaires aux salaires et aux moyens des services publics, alors qu’est débattu un budget pour 2027 comportant 54 milliards d’euros de coupes et de mesures fiscales, ainsi qu’un gel de la grille des rémunérations de la fonction publique [9]. De nouvelles mobilisations sont prévues le 24 octobre, puis une journée de grèves et de manifestations le 5 novembre [10]. Le 22 octobre, Emmanuel Macron a imputé les troubles à des groupes d’ultragauche et annoncé l’interdiction, dans les jours à venir, des manifestations qu’il juge illégitimes ; les cortèges organisés par les syndicats et d’autres groupes devraient quant à eux emprunter des itinéraires alternatifs hors des centres-villes [12] [13]. La clause discutée est celle de la protection — les services garantis par la communauté politique — à laquelle s’ajoute la controverse sur les conditions d’exercice du droit de manifester.
En Inde, le Cockroach Janta Party est un mouvement animé par la jeunesse, apparu cette année sur fond de mécontentement face au chômage et aux fuites de sujets d’examen. Selon Reuters, son nom reprend les propos du président de la Cour suprême, qui avait qualifié de « cafards » des jeunes sans emploi et des personnes militantes sur Internet [14]. Le mouvement conteste désormais une révision des listes électorales ayant entraîné le retrait d’environ 130 millions de noms, un chiffre dont l’interprétation demeure débattue. La Commission électorale affirme que les inscriptions supprimées concernent notamment 28 millions de personnes décédées, 63 millions ayant changé de domicile et 30 millions n’ayant pu être localisées. Elle nie favoriser un parti et rappelle que les personnes radiées par erreur peuvent se réinscrire. Les critiques estiment que cette révision profite au parti du Premier ministre Narendra Modi [15]. Le mouvement réclame la démission du commissaire électoral en chef, Gyanesh Kumar [14]. Deux de ses responsables, Ashutosh Ranka et Saurav Das, ont été interpellés à leur arrivée à Jantar Mantar, lieu de rassemblement de la capitale, le lendemain de son retrait de la liste des espaces autorisés ; le 19 octobre, un tribunal a prolongé leur détention [15]. C’est ici la participation qui est en jeu. Partha Chatterjee, professeur émérite d’anthropologie à l’université Columbia et professeur honoraire du Centre for Studies in Social Sciences de Calcutta, qu’il a dirigé de 1997 à 2007, a montré dans The Politics of the Governed qu’une grande partie de la politique populaire se joue face aux techniques par lesquelles l’État administre les populations [16]. Une liste électorale fait partie de ces techniques ; une radiation injustifiée peut empêcher une personne de voter tant qu’elle n’a pas été corrigée.
À Madrid, la manifestation du 3 octobre appelée par le Sindicato de Inquilinas, un syndicat de locataires, a rassemblé 70 000 personnes selon la délégation du gouvernement et 500 000 selon l’organisation, après le rejet par le Congrès de deux décrets sur le logement [17]. Le 19 octobre, la Confederación de Sindicatos de Inquilinas, CCOO, UGT, CGT, CNT, l’Unión de Actores y Actrices, Co.Bas, Intersindical et Solidaridad Obrera ont officiellement déposé auprès du ministère du Travail un préavis de grève générale pour le 11 novembre [18]. Parmi leurs revendications figurent des augmentations salariales de 4 à 7 % dans la négociation collective, une hausse d’au moins 7 % du salaire minimum, la réduction du temps de travail, la protection des services publics et une réorientation de la politique du logement [19]. CCOO et UGT résument leur objectif par la revendication de « salaires décents pour accéder à un logement décent » [20]. La grève est prévue deux jours avant le début de la campagne des élections législatives [21]. La Confédération espagnole des organisations patronales (CEOE) a annoncé son intention de la contester en justice, la jugeant illégale et électoraliste [22]. La clause débattue concerne l’accès aux ressources. L’urbaniste brésilienne Raquel Rolnik, professeure à la Faculté d’architecture et d’urbanisme de l’université de São Paulo et rapporteuse spéciale de l’ONU sur le droit à un logement convenable de 2008 à 2014, a décrit dans La guerra de los lugares comment le logement est passé du statut de bien social à celui d’actif financier [23]. Le mot d’ordre du 11 novembre exprime cette transformation : un salaire ne garantit plus un lieu où vivre.
Ces trois scènes font écho à une idée que l’anthropologie a étudiée en Afrique australe. Dans Give a Man a Fish, James Ferguson a examiné l’extension des transferts monétaires dans une région où, en Afrique du Sud, plus de 30 % de la population perçoit une forme de prestation. Il propose de penser la distribution comme une « part légitime » (rightful share), qui n’obéit ni à la logique du don ni à celle du marché [24]. Le dividende de MARTIAL, conçu comme un droit de copropriété, appartient à cette famille d’idées. Les mobilisations de la semaine rappellent que cette part se dispute aujourd’hui dans le budget d’un ministère, sur une liste électorale et dans le montant d’un loyer.
No Kings : les mobilisations face aux contrôles automatisés
Si l’accès à la participation dépend de plus en plus d’infrastructures privées, il dépend également de règles techniques susceptibles d’être appliquées sans intervention humaine directe. Un incident survenu aux États-Unis illustre cette tension. Le 17 octobre, la coalition No Kings a organisé environ 3 000 rassemblements dans les cinquante États et à Washington, qui, selon elle, ont réuni des millions de personnes pour élargir l’accès au vote anticipé et défendre l’intégrité électorale avant les élections législatives du 3 novembre [25]. Selon Reuters, il s’agissait de la troisième vague de rassemblements de No Kings, dirigés contre plusieurs politiques du président Donald Trump [26]. Pendant cette journée, Instagram a suspendu le compte de la coalition. La page a été inaccessible pendant environ 90 minutes et les personnes chargées de sa gestion n’en ont repris le contrôle complet qu’à 17 h 33, heure de New York [25]. Meta a d’abord attribué ce blocage à un volume inhabituel de publications et de commentaires. Le 18 octobre, son vice-président de la communication, Andy Stone, a expliqué que le déclenchement du système de sécurité résultait d’un schéma de consultations automatisées de profils, de publications et de mots-dièse, qui provenaient, selon l’entreprise, d’un outil lié à Claude et atteignaient par moments environ quatre fois le volume habituel. Meta a déclaré qu’un examen automatisé ultérieur avait conclu à une suspension erronée et a présenté ses excuses. L’entreprise n’a pas publiquement identifié l’outil, les personnes qui l’utilisaient ni leur objectif, et ses journaux techniques n’ont pas fait l’objet d’une vérification indépendante [25]. La coalition a contesté l’explication de Meta et dénoncé l’inaccessibilité, sur ses plateformes, de ses contenus consacrés au vote anticipé [26]. Des responsables politiques se sont interrogés sur le moment de la suspension [27].
Cet épisode montre concrètement comment l’automatisation intervient dans la participation politique. Un système de sécurité fixe un rythme d’activité jugé normal ; une mobilisation coordonnée, accompagnée de pics de consultation et de diffusion, peut alors franchir le seuil du comportement suspect. La question posée à New Delhi — qui figure sur une liste ? — réapparaît ici à une autre échelle : une part croissante de l’espace public de la contestation dépend de seuils définis par des entreprises privées et appliqués par des dispositifs automatisés. Dans un souci de transparence, AIthropology Lab utilise des modèles Claude pour vérifier et éditer ses textes, y compris ce Radar.
ILIA 2026 : la dimension territoriale du contrat
L’asymétrie entre pays que MARTIAL reconnaît ne pas avoir résolue trouve une traduction chiffrée dans le rapport présenté le 20 octobre par le Centre national d’intelligence artificielle du Chili (CENIA) et la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC). Ces deux institutions ont dévoilé la quatrième édition de l’Indice latino-américain d’intelligence artificielle (ILIA 2026), qui évalue la maturité des écosystèmes d’IA dans vingt pays d’Amérique latine et des Caraïbes à partir de 126 sous-indicateurs [28]. Le Chili arrive en tête pour la quatrième année consécutive avec 71,4 points, suivi du Brésil (68,4) et de l’Uruguay (67,0). Les chiffres les plus révélateurs concernent la concentration des capacités. Le Brésil regroupe 87,7 % des GPU de la région et 92 % de sa capacité de traitement, tandis que les cinq pays de comparaison extérieurs à la région — l’Allemagne, l’Espagne, l’Estonie, le Portugal et Singapour — disposent en moyenne d’environ 29 fois plus de GPU par million d’habitants. L’IA est utilisée par 27,6 % des grandes entreprises latino-américaines, 12,8 % des moyennes entreprises et 6,8 % des petites, contre respectivement 66 %, 41 % et 24 % dans ces cinq pays de référence. Parmi les pays étudiés, 85 % disposent d’une stratégie nationale d’IA en vigueur ou en préparation, et seuls le Brésil et la Colombie prévoient des budgets explicitement alloués dans leurs instruments nationaux en matière d’IA [28].
Le rapport relève également que l’insécurité juridique entourant la fouille de textes et de données limite la constitution de corpus et l’entraînement de modèles, même lorsque les données sont disponibles. Sa recommandation centrale porte sur la coopération régionale en matière de calcul, de compétences et de données, avec un atout énergétique : le Paraguay, le Costa Rica, l’Uruguay, le Venezuela, le Brésil et la Colombie affichent une part d’énergie propre supérieure à celle du Portugal. Lors de la présentation, le secrétaire exécutif de la CEPALC, José Manuel Salazar-Xirinachs, a averti qu’une adoption passive de l’IA pourrait approfondir les dépendances de la région [28]. L’indice mesure, à partir des infrastructures, la question que MARTIAL pose à partir du droit. Une région qui fournit des données, des langues et de l’énergie propre, mais contrôle peu de puissance de calcul, occupe une position fragile dans tout partage du capital civilisationnel. La coopération régionale préconisée par l’ILIA introduit une échelle supranationale entre chaque État et l’institution mondiale que MARTIAL n’a pas encore développée. Une puissance de calcul accrue ne garantit pas à elle seule un partage équitable de ses bénéfices.
Qui signe le contrat ?
Un contrat suppose des parties qui se reconnaissent mutuellement et des clauses ouvertes à la discussion. Cette semaine, ces clauses ont été débattues dans un lycée de la périphérie parisienne, sur une liste électorale indienne, dans le prix d’un loyer madrilène, au seuil d’un système de sécurité et dans la répartition des GPU latino-américains. La proposition de Jean MARTIAL offre une architecture pour penser qui aurait droit à quoi dans une économie toujours plus automatisée. Les rues et les infrastructures rappellent que cette discussion a déjà ses protagonistes, ses intérêts et ses conflits concrets.
Nous suivrons la journée de mobilisation française du 5 novembre et la grève générale du 11 novembre, et poursuivrons avec Jean MARTIAL la conversation qu’il nous a proposée sur les soins, le travail de care et la gouvernance des données communautaires.
Références
[1] MARTIAL, Jean. El contrato socIAl. ¿De quién será el mundo si la IA hace el trabajo? Autoédition, 8 octobre 2026. Apple Books. https://books.apple.com/us/book/el-contrato-social/id6820714107
[2] Slash Digital Lab. “Jean MARTIAL”. https://slash-digital.io/team/jean-martial/
[3] Lévi-Strauss, Claude. Race et histoire; Race et culture. UNESCO, 1952. UNESDOC. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000127066
[4] Agence internationale de l’énergie. Energy and AI. https://www.iea.org/reports/energy-and-ai/energy-demand-from-ai
[5] Mairie de Maricá. “Prefeitura de Maricá segue com recadastramento do Programa de Renda Básica de Cidadania”. 11 mai 2026. https://www.marica.rj.gov.br/noticia/prefeitura-de-marica-segue-com-recadastramento-do-programa-de-renda-basica-de-cidadania/
[6] Organisation internationale du Travail. Care work and care jobs for the future of decent work. 2018. https://www.ilo.org/resource/news/ilo-calls-urgent-action-prevent-looming-global-care-crisis
[7] Rodríguez Enríquez, Corina. “Economía feminista y economía del cuidado. Aportes conceptuales para el estudio de la desigualdad”. Nueva Sociedad, 256, 2015. https://nuso.org/articulo/economia-feminista-y-economia-del-cuidado-aportes-conceptuales-para-el-estudio-de-la-desigualdad/
[8] Pérez Orozco, Amaia. Subversión feminista de la economía. Aportes para un debate sobre el conflicto capital-vida. Traficantes de Sueños, 2014.
[9] Al Jazeera. “Why have France’s school protests become a wider political crisis?”. 18 octobre 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/10/18/why-have-frances-school-protests-become-a-wider-political-crisis
[10] Bennett, Alexandra. “France dispatch: mass marches as student protests spread nationwide”. JURIST, octobre 2026. https://www.jurist.org/news/2026/10/france-dispatch-mass-marches-as-student-protests-spread-nationwide/
[11] Pietromarchi, Virginia. “Tear gas and unrest as hundreds of thousands protest for reforms in France”. Al Jazeera, 17 octobre 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/10/17/france-wave-of-nationwide-protests
[12] Reuters. “France’s Macron tightens curbs on protests, blaming hard left for unrest”. 22 octobre 2026. https://www.reuters.com/world/europe/frances-macron-tightens-curbs-protests-blaming-hard-left-unrest-2026-10-22/
[13] Al Jazeera et AP. “Macron blames ‘seditious’ far left for unrest as France bans some protests”. 22 octobre 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/10/22/macron-blames-seditious-ultra-left-for-unrest-as-france-bans-protests
[14] Reuters. “Hundreds from India’s Gen Z-led ‘cockroach’ party protest, seek election chief’s resignation”. The Kathmandu Post, 3 octobre 2026. https://kathmandupost.com/world/2026/10/03/hundreds-from-india-s-gen-z-led-cockroach-party-protest-seek-election-chief-s-resignation
[15] Al Jazeera. “Indian court extends detention of ‘Cockroach’ leaders”. 19 octobre 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/10/19/indian-court-extends-detention-of-cockroach-leaders
[16] Chatterjee, Partha. The Politics of the Governed. Reflections on Popular Politics in Most of the World. Columbia University Press, 2004. ISBN 978-0-231-13062-2. https://universityseminars.columbia.edu/books/the-politics-of-the-governed/
[17] El Diario de Madrid. “Manifestación por la vivienda en Madrid. 500.000 asistentes según el Sindicato de Inquilinas y 70.000 según Delegación”. 3 octobre 2026. https://www.eldiariodemadrid.es/articulo/sociedad/manifestacion-vivienda-madrid-500000-70000-asistentes/20261003184558143246.html
[18] clm24. “Nueve organizaciones sindicales registran la huelga general del 11N”. 19 octobre 2026. https://www.clm24.es/articulo/economia/huelga-general-vivienda-sindicatos-formalizan-11n/20261019161037484343.html
[19] El Salto. “Sindicatos de inquilinos y laborales registran la huelga del 11 de noviembre por la vivienda y los salarios”. 19 octobre 2026. https://www.elsaltodiario.com/vivienda/sindicatos-inquilinos-laborales-registran-huelga-del-11-noviembre-vivienda-salarios
[20] El Independiente. “Los sindicatos confirman el 11 de noviembre como el día de la huelga general por la vivienda”. 7 octobre 2026. https://www.elindependiente.com/economia/2026/10/07/los-sindicatos-confirman-el-11-de-noviembre-como-el-dia-de-la-huelga-general-por-la-vivienda/
[21] Qué!. “La huelga general por la vivienda el 11 de noviembre, la primera en España desde 2012”. 8 octobre 2026. https://www.que.es/2026/10/08/huelga-general-vivienda-11-noviembre-2/
[22] Artículo 14. “Garamendi confirma que impugnará la huelga general por considerarla ilegal y electoral”. 19 octobre 2026. https://www.articulo14.es/economia/garamendi-confirma-que-impugnara-la-huelga-general-por-considerarla-ilegal-y-electoral-20261019.html
[23] Rolnik, Raquel. La guerra de los lugares. La colonización de la tierra y la vivienda en la era de las finanzas. Trad. Ana Laura Granero. El Colectivo y LOM ediciones, 2021 (édition originale : Guerra dos lugares, Boitempo, 2015). ISBN 978-987-8484-08-2.
[24] Ferguson, James. Give a Man a Fish. Reflections on the New Politics of Distribution. Duke University Press, 2015. ISBN 978-0-8223-5886-2. https://www.dukeupress.edu/Give-a-Man-a-Fish/
[25] Mijares Torres, María Paula. “Meta Says Claude AI Tool Triggered No Kings Instagram Suspension”. Bloomberg Law, 18 octobre 2026. https://news.bloomberglaw.com/artificial-intelligence/meta-says-claude-ai-tool-triggered-no-kings-instagram-suspension
[26] Chiacu, Doina. “Meta apologizes after suspending ‘No Kings’ Instagram account”. Reuters, dans The Star, 19 octobre 2026. https://www.thestar.com.my/tech/tech-news/2026/10/19/meta-apologizes-after-suspending-no-kings-instagram-account
[27] Ticong, Liz. “Meta Links No Kings Instagram Suspension to Claude Tool”. eWeek, 20 octobre 2026. https://www.eweek.com/news/meta-claude-no-kings-instagram-suspension/
[28] CENIA. “ILIA 2026. 4ta edición revela que América Latina y el Caribe se juegan su futuro en IA en la colaboración regional para datos, talento y cómputo”. 20 octobre 2026. https://cenia.cl/2026/10/20/ilia-2026-4ta-edicion-revela-que-america-latina-y-el-caribe-se-juegan-su-futuro-en-ia-en-la-colaboracion-regional-para-datos-talento-y-computo/